Art-Thérapie
C’est une expérience à vivre, c’est… vivantiel ! » dira une participante au groupe de soutien mis en place par l’Espace Médiane.
Dans ce contexte, les ateliers d’art-thérapie proposent de passer par la créativité pour faire face au vécu du cancer.
Ces séances apportent ainsi un soutien ponctuel durant les périodes de stress liées aux aspects physiques, psychiques et spirituels.
Lorsqu’un vécu douloureux ne peut être mis en mots, l’expression par l’art prend toute sa force. Parce qu’il parle par symboles et métaphores, l’art est un outil puissant.
Que ce soit par les collages d’images, le dessin, la peinture ou le modelage de l’argile, il s’agit de transposer l’état intérieur ou les préoccupations du moment pour leur donner forme et couleur.
« L’art-thérapie est un espace où j’ai la possibilité de faire l’expérience créatrice d’être avec soi, ici et maintenant ».
Lorsqu’un mal être, physique ou psychique, peut s’exprimer à travers le processus de créativité, des transformations s’opèrent. Le simple fait de représenter sa fatigue, ou sa tristesse ouvre un changement d’état. Exprimer ses affects amène un soulagement parce que ce qui est projeté dans la création va libérer des tensions et permettre à une énergie nouvelle de circuler.
« Ici, je peux mettre au dehors sans violence, les sentiments, les ressentis, les pensées. Toutes sortes d’images sont ainsi déposées qui resteraient autrement latentes, en dessous du seuil de conscience. »
Ce qui a pu être déposé dans la création aide à devenir plus conscient de ses sentiments et de la possibilité de les exprimer de façon positive.
Pas besoin de savoir dessiner ou d’avoir une connaissance des arts plastiques puisque ici, l’aspect esthétique n’est pas recherché. La technique n’est pas nécessaire, au contraire, la spontanéité est de mise.
Cette expérience créatrice est aussi une manière de ne plus subir passivement la maladie et les soins qui y sont associés mais de devenir un protagoniste de sa prise en charge.
Tel est le cas de S. modelant un sein dans l’argile avec une vive émotion. Acte symbolique réparateur qui lui donnera l’élan nécessaire pour entreprendre des démarches de chirurgie plastique.
« Permettre d’extérioriser les émotions, relâcher les tensions grâce à la peinture, au dessin… » mais aussi mettre en lumière les ressources, vivifier le potentiel, laisser place à ses envies, à l’espoir, aux projets futurs …
La notion de plaisir est elle aussi présente. Entrer en contact avec des pinceaux, des craies, de la gouache ou de l’argile nous connecte à cette part de spontanéité enfantine qui sommeille en chacun et ne demande qu’à s’éveiller.
Une fois la peur dépassée de « ne pas savoir », il s’agit de se laisser surprendre et guider par les mains qui savent, elles…
Oser la liberté du geste et se rendre compte que finalement, ça se fait tout seul !
Cette découverte-là est vraiment jubilatoire !
« Quel plaisir de poser et superposer les couleurs, déployer des gestes avec force, élégance ou douceur à l’aide d’un pinceau ! »
Les questions pratiques de gestion de son temps et l’organisation du quotidien sont aussi abordées par le biais de la créativité.
Se préparer pour les démarches à entreprendre en réalisant un collage, y mettre sa fantaisie et sa part de rêve va faciliter ce qui est à faire concrètement.
« Je viens chercher un soutien dans la maladie et à la fin des soins pour reprendre mon chemin dans les diverses démarches du quotidien, recherche d’emploi, etc. Ce soutien me permet de préparer et de visualiser les démarches à faire. »
Après le temps consacré à la création personnelle, le moment d’échange en groupe est tout aussi important.
« Je trouve là un lieu d’écoute, de partage, d’échange, basé sur le respect, la confiance, le non jugement. Cela fait un grand bien. »
Regarder ensemble ce qui vient d’être créé, parler du processus, du cheminement, des jalons qui ont mené au résultat final : ce morceau de terre qui est devenu tour à tour animal, puis corps recroquevillé et enfin ….femme qui danse.
Ces ombres qui peu à peu font place à la lumière, cette couleur qui s’est imposée, puis celle-ci ensuite et celle-là encore….
Les mots sont alors facilités par la médiation artistique. On ne parle pas de soi directement mais de l’oeuvre réalisée.
On ne s’attarde plus sur le « pourquoi » mais plutôt sur le « comment », un changement essentiel.
Comment s’est passé l’expérience, le contact avec la matière, quel est le ressenti face à ce qui se donne à voir ?
L’oeuvre se révèle bien souvent miroir, reflet de l’inconscient.
Le fait de contempler ce qui est ainsi sorti de soi permet alors de prendre hauteur et recul. Cette distance aide à ne plus coller à la souffrance, à la lourdeur s’il y en a.
« Cela m’aide à accepter la maladie, à jouer avec, c’est un encouragement. »
Il y a aussi l’aspect de surprise, le décalage entre l’idée de départ et le résultat final.
Je me souviens de l’étonnement de D. découvrant le crabe noir jailli d’un tracé spontané du pinceau :
« c’est mon cancer, bien sûr… je peux le visualiser, il a pris forme sans que je m’y attende. Le plus surprenant, c’est de constater que je ne suis pas effrayée, au contraire, c’est un soulagement de le voir représenté ainsi. »
Dans ce moment très intime où chacun présente son travail et partage ce qu’il a vécu, il est fondamental de ne pas se risquer à des interprétations hâtives et réductrices.
Carl Jung disait à ce sujet que lorsqu’on tente trop d’expliquer une image, « l’oiseau s’envole ».
« Par la création, je peux laisser émerger spontanément une image qui prendra sens ou pas par la suite. »
En tant qu’animatrice, mon rôle consiste à favoriser un climat propice à la création, à poser ensuite un regard extérieur et non jugeant, pour ouvrir à la réflexion, valoriser, accueillir la part d’ombre, renforcer le nouveau qui émerge, faire des liens, orienter vers un thème pour une future création...
L’accompagnement de l’art-thérapeute est prépondérant, grâce à la présence contenante et au cadre sécurisant qu’il apporte.
« Ce que j’expérimente ici c’est la possibilité de me laisser mener en toute confiance par l’expression du moment, le plaisir d’être là et de savoir que l’animatrice me donnera un regard, un éclairage, une piste dans ma quête. C’est un travail très personnel que je ne pourrai accomplir seule. »
Au fil des séances, s’ajoute au plaisir et au ressourcement expérimentés dans la création, la richesse de la dynamique de groupe.
La solidarité joue un rôle fondamental ainsi que l’importance de réaliser que d’autres font face à des problèmes similaires et réussissent à surmonter les défis communs à tous.
La confiance et l’authenticité partagées dans le groupe me semblent aussi provenir de ce vécu commun de la création : une intériorisation dans le silence. Cette descente en soi, personnelle à chacun mais vécue ensemble, crée un tissage subtil entre les participants.
« Une manière de se rapprocher de soi, d’entrer en communion avec son âme, son soi le plus profond et avec les autres aussi. »
Je suis frappée de constater à quel point l’acte de créer amène le calme et l’apaisement même s’il fait aussi traverser des zones d’inconfort.
« Mon expérience est analogue à celle de la méditation : cela fait passer de la périphérie au centre de soi-même. Si la traversée s’avère parfois tumultueuse, j’en ressors toujours apaisée, avec une plus grande clarté et une meilleure connexion au monde qui m’entoure »
Lors de la dernière séance, tous les travaux sont ressortis et exposés afin d’avoir une vision d’ensemble du chemin parcouru.
Chacun va préparer son « exposition » puis découvrir celle des autres et y déposer des mots inscrits sur un papier. Ce sera le point de départ d’un poème ou d’un texte que chacun va rédiger et lire ensuite. Les mots se superposent aux images et leur donnent du relief.
Cet exercice offre le double avantage d’une intégration d’un travail personnel et d’une communication nouvelle entre les participants.
C’est aussi une manière de faire le bilan des 8 séances et de décider d’une pause ou de la poursuite d’un nouveau cycle.
Je suis émerveillée de la force qui se dégage de cette dernière séance. Il y règne un climat poétique, chargé d’émotion. Découvrir ainsi ses travaux exposés est une surprise positive. Chacun y puise valorisation et renforcement.
Si le processus de créativité mis en route par l’art-thérapie est vécu régulièrement, il peut alors déborder le cadre des séances pour rejaillir sur la manière d’appréhender le quotidien car, comme le dit J-P Klein :
« L’art-thérapie réenclenche le mouvement dans une vie répétitive ».
Cette démarche peut s’avérer une aide à la guérison dans le sens où elle favorise la croissance personnelle et l’estime de soi.
Elle aide à reprendre de l’assurance face au sentiment d’impuissance auquel la maladie confronte et permet d’affronter les situations, si difficiles soient- elles, en se positionnant comme acteur de sa vie.
Pour conclure, je vous livre une réflexion qui me tient à cœur :
Physiologiquement, la maladie cancéreuse résulte d’un désordre des cellules. Elles s’affolent, se multiplient, provoquent un chaos dans le métabolisme. Il y a donc incohérence.
A l’inverse, sur le plan psychologique, le travail thérapeutique va aider à la mise en ordre de son vécu, c’est un soutien pour élaborer et aller vers une meilleure intégration des diverses facettes de la personnalité, vers une unification. Ceci est le propre de tout chemin menant à la connaissance de soi.
L’art-thérapie en est un, avec sa modalité spécifique : le processus de créativité et les œuvres qui en découlent. Ces œuvres sont des traces, elles font office de mémoire, de fil rouge. Elles témoignent du chemin parcouru, permettent d’y revenir, d’y apporter des transformations : trier, jeter, garder, brûler, créer, détruire, reconstruire….
N’est-il pas interpellant de mettre en lien le phénomène physiologique du cancer et l’impact psychologique de l’art thérapie ? Regardez combien ces processus s’opposent !
Loin de moi l’idée d’en tirer des conclusions faciles...
Pourtant, je fais l’hypothèse qu’il est possible d’agir sur son monde intérieur, que se pencher sur sa vie psychique pour la revisiter et y mettre de l’ordre est extrêmement libérateur et que l’art-thérapie est un excellent moyen pour cela….
Par ailleurs, j’aime à penser que faire ce choix va à contre courant d’un phénomène physiologique qui, lui, échappe totalement à la volonté. Et cela, c’est déjà renforcer son alliance avec la Vie.
Fabienne Antonietti, art-thérapeute, membre APSAT
Genève, février 2007